Pascal Roussel : Le point sur l’or et l’argent

Il est très rare de trouver dans la presse financière traditionnelle des articles évoquant l’existence de bulles, à une exception notable près : la soi-disante bulle de l’or et de l’argent métal. Les cours de l’or et de l’argent physique s’envolent et pour les média il ne fait aucun doute que ces cours vont forcément s’effondrer tôt au tard. Qu’en est-il vraiment ?

Depuis plusieurs années, j’ai écrit de nombreux articles sur le sujet. Malheureusement dans le cadre restreint de cette lettre, la place manque pour expliquer dans le détail la raison de la flambée des cours de ces deux métaux. Je vais donc devoir faire des affirmations « gratuites » et je renvois ceux qui veulent en savoir plus, à mes anciens articles disponibles sur Internet. J’estime que l’or et l’argent joue un rôle central dans la crise actuelle pour deux raisons essentielles:

  • Ces deux métaux ont joué un rôle monétaire depuis la nuit des temps. De manière atavique, n’importe qui, n’importe où dans le monde sait qu’un lingot d’or ou d’argent possède une grande valeur.
  • Contrairement à l’argent-dette, il est impossible d’en créer. Ces métaux sont rares et il est de plus en plus difficile d’en extraire du sol.
  • De ce fait, ces deux métaux jouent le rôle de canari dans une mine de charbon : ils avertissent d’un coup de grisou. Ce sont deux excellents indicateurs de manque de confiance dans le système financier basé sur les dettes. Ils représentent une valeur refuge lorsque l’on doute de la monnaie papier.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’en finance il existe deux sortes d’or ou d’argent : la forme métallique et la forme électronique. La forme métallique est simple à comprendre, il s’agit de pièces ou lingots physiques que l’on peut toucher. Le métal sous forme de papiers ou plus exactement sous forme d’un enregistrement électronique dans un système est normalement adossé à un équivalent de métal physique. L’or et l’argent sous forme électronique sont utilisés par des investisseurs qui veulent profiter de ces métaux sans les posséder physiquement. Par exemple, il est possible d’investir dans un fonds qui va normalement utiliser l’argent de l’investisseur pour acheter et stocker du métal physique. L’investisseur reçoit un certificat (sous forme papier mais plutôt sous forme dématérialisée, comme une position dans un compte titre) qui lui garanti de posséder une certaine quantité de métal. En théorie ce métal électronique peut, à tout moment, être converti en métal physique. Un autre exemple est le métal que l’on peut acheter sur les marchés à terme ( COMEX). Un investisseur verse une sorte d’acompte pour recevoir du métal qu’il lui sera livré quelques semaines plus tard. Là encore, l’investisseur possède du métal sous une forme virtuelle jusqu’au moment de la livraison. Jusqu’à présent, sur ce marché, la vaste majorité des investisseurs ne souhaitaient pas recevoir du métal physique et revendaient leur métal électronique avant la livraison pour clôturer leurs positions. Immédiatement après cette clôture, ils rouvraient une nouvelle position pour une livraison future. Un autre exemple est le cas très fréquent de l’investisseur qui a acheté du métal à une banque et qui demande à celle-ci de le garder dans un coffre commun utilisé par d’autres investisseurs. L’investisseur reçoit une attestation (métal électronique) que son métal est bien dans le coffre mais comme ce coffre contient du métal d’autres investisseurs, il lui est impossible d’identifier ses propres lingots. Le métal non alloué est gardé sous la forme d’une entrée électronique sur un compte commun, non ségrégé.

Quel est le grand secret ? Il est très simple : une multitude d’investisseurs dans le monde ont acheté considérablement plus de métal sous forme virtuelle qu’il n’existe de métal réel. Mais chaque jour, la méfiance grandit, de plus en plus d’investisseurs demandent à convertir leur métal électronique en métal réel. Mais il sera impossible de tout convertir, il est loin d’y avoir assez de métal sur terre pour cela. C’est ce mécanisme qui pousse les cours à la hausse depuis plusieurs années, il n’y a aucun phénomène de bulle mais une simple application de la loi économique la plus essentielle : plus une chose est rare et désirée, plus son prix monte. Pour comprendre reprenons les quelques exemples ci-dessus en montrant ce qui se passe chaque jour:

  • De célèbres fonds adossés à l’or et l’argent ont vendu plus d’actions qu’ils n’ont acheté d’équivalent en métal. De plus en plus d’actionnaires de ces fonds commencent à douter et demandent la conversion. L’investisseur qui a acheté des actions d’un fonds adossé au métal, exige la conversion de ses actions en métal. Imaginons que la politique du fonds l’autorise. Mais si le fonds a vendu plus d’actions qu’il n’a acheté de métal, le fonds est bien obligé d’aller sur le marché et payer le prix fort pour en acheter d’urgence afin de le donner à l’investisseur. Si le fonds n’autorise pas la conversion ( ce qui est souvent le cas), l’investisseur vend ses actions au fonds et achète aussitôt du métal physique qu’il garde dans un coffre personnel. En théorie le fonds devrait alors vendre le métal en contrepartie des actions mais le problème c’est que ce fonds ne peut pas vendre ce qu’il n’a jamais acheté et ne possède pas. Le marché n’est pas alimenté.
  • L’investisseur qui a acheté à terme, prend vraiment livraison de son métal. La banque qui lui a vendu ce métal virtuel (qu’elle ne possède pas) et qui ne s’attendait pas à cette demande de livraison est bien obligée, elle aussi, d’aller sur le marché et payer le prix fort pour en acheter d’urgence afin de le donner à l’investisseur. Par exemple, la grande banque JP Morgan est connue pour avoir des positions à découvert astronomique sur l’argent métal.
  • L’investisseur qui détient du métal sur un compte non ségrégé, ouvre un coffre personnel et demande à transférer son métal du coffre commun vers son coffre personnel. Par exemple pour l’or, les études fouillées de l’association GATA montrent qu’un même lingot dans un coffre commun, est détenu par au moins 4 investisseurs différents. En d’autres termes, une banque vend en général, un même lingot d’or à 4 acheteurs différents (n’utilisant pas de comptes ségrégés) en estimant peu probable que ces acheteurs ne repartent chacun avec leurs lingots. Dans ces conditions, on comprend immédiatement que la banque est, elle aussi, bien obligée d’aller sur le marché et payer le prix fort pour en acheter d’urgence afin de le donner aux investisseurs qui veulent retirer leur métal du coffre commun.

Dans tous les cas, la demande est plus forte que l’offre ce qui pousse les cours à la hausse. Ce mouvement général n’est pas prêt de s’arrêter même si des corrections passagères et brutales sont attendues pour des raisons qu’il est impossible d’exposer dans une lettre aussi courte. Comment un investisseur peut-il en profiter ? Soit en investissant dans un fonds bien au courant de ces mécanismes et qui sait en tirer avantage, soit en achetant du métal PHYSIQUE.

Le 06 mai 2011, Pascal Roussel analyste au sein du Département des Risques Financiers de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et Administrateur de Pegasius SA spf. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion de la BEI ou de son management. Cette lettre d’information financière est volontairement très courte et dans ce cadre il n’est pas possible d’entrer dans les détails. Afin de rester accessibles à tous, certains concepts sont exposés de manière schématique ou imagé mais ils restent néanmoins exacts

Source: Eurasianfinance.com